Histoire des aphasies
Une anatomie de l’expression

Denis Forest

Publié le 22 mai 2007 Mis à jour le 13 décembre 2010
Histoire des aphasies

Histoire des aphasies

L'introduction générale situe le livre dans un paysage intellectuel et explique l'intention à laquelle il répond. Canguilhem est connu à la fois pour son étude essentielle de l'histoire du réflexe, et pour son attitude critique à l'égard de la psychologie et de la connaissance du cerveau. D'un point de vue philosophique, reconstruire l'histoire et le développement actuel de la neuropsychologie, c'est adopter une position toute différente. Au lieu de s'intéresser à la manière dont le système nerveux central répond à des stimuli (principalement) externes, en laissant de côté le soi, son autonomie et sa capacité à penser, la neuropsychologie suggère de considérer le cerveau comme la source d'un certain nombre de capacités dont le locuteur (ou le sujet de la perception, ou l'agent) tire profit dans les activités cognitive, expressive ou de communication qui lui sont essentielles. Mettre l'accent sur le cerveau n'est en rien menacer l'autonomie du moi, c'est bien plutôt expliquer d'où viennent les pouvoirs distinctifs qui sont les siens. A cause du rôle spécial que nous sommes enclins à prêter au langage dans notre vie mentale, et à cause de l'importance de l'investigation médicale dans le développement historique de la connaissance du cerveau, les aphasies méritent une attention spéciale dans le contexte ainsi défini.

Le chapitre I a pour objet central les découvertes de Broca relatives au cerveau et au langage. Son but est en particulier de répondre à la question suivante : si des descriptions médicales d'incapacités acquises à parler existent depuis l'antiquité, et que la relation de ces troubles avec les affections du cerveau a été envisagée très tôt, que s'est-il donc exactement passé au XIXe siècle au moment où « l'aphémie » et « l'aphasie » se sont révélées être cruciales pour les débuts de la neurologie ? Une partie de la réponse semble être : l'enquête scientifique au sujet du monde naturel conduit entre le XVIIIe et le XIXe siècle à une nouvelle vision des capacités spéciales de l'homme. Lorsqu'il est pris comme objet de connaissance dans une perspective naturaliste, est envisagée une dépendance systématique de ses capacités distinctives par rapport à des traits anatomiques ou des particularités physiologiques. Dans ce contexte, il n'est plus suffisant de considérer les structures cérébrales comme ayant quelque rapport avec l'esprit ; il devient nécessaire de déterminer si et comment la structure et l'action du cerveau peuvent expliquer des capacités humaines particulières. En conséquence, l'importance de Broca provient essentiellement de ceci :

  1. Il voit avec lucidité qu'une distinction peut être établie entre la thèse générale de Gall, valide en soi (il existe quelque forme de localisation fonctionnelle dans le cerveau) et la thèse spéciale qui chez Gall vient spécifier la précédente de manière erronée.
  2. Il  est convaincu du fait que pour donner une véritable valeur explicative à la connaissance du cerveau, il faut commencer par rendre compte de dysfonctions acquises en identifiant des lésions.
  3. Il perçoit que le langage, comme capacité humaine distinctive, donne dans ce contexte toute son importance à l'étiologie des troubles de la parole. En définissant ce qu'est une telle étiologie, Broca ne se contente pas de fonder une nouvelle science du cerveau, il apporte le premier élément de réponse à cette question fondamentale : jusqu'où peut-on aller dans la connaissance de l'homme, au moyen de la seule connaissance de son corps ?

Le chapitre traite successivement de la logique qui régit la découverte de Broca et du présent débat au sujet du caractère plurifonctionnel  de l'aire de la parole identifiée par lui.

  1. Il est erroné ou incomplet d'analyser la recherche de Broca en neuropsychologie comme si elle dépendait en un sens fort de son contexte : on peut distinguer chez Broca d'une part les raisons d'émettre (au sens de Hanson) l'idée selon laquelle il existe des corrélats neuraux pour des capacités mentales définies (voir son anthropologie) et d'autre part ses (ou nos) raisons d'admettre une certaine thèse au sujet de ce que sont de tels corrélats.
  2. Un aspect essentiel du débat au XIXe siècle sur le cerveau humain était : une connaissance biologique de l'homme est-elle possible ou pertinente, comparée à ce qu'une connaissance de type sociologique pourrait être ? De manière significative, la question ressurgit avec la présence de « neurones miroirs » dans l'aire de Broca : certains des corrélats neuronaux de nos capacités linguistiques peuvent être conçus comme des parties d'un système qui joue un rôle dans l'imitation et dans la compréhension de l'action d'autrui. En conséquence, la neurophysiologie d'aujourd'hui suggère que nous pourrions ne pas avoir à choisir entre réduction biologique et émergence de l'échange social.

Le chapitre II traite de la question de l'analyse de la performance linguistique des patients aphasiques. On peut supposer qu'on peut mettre en correspondance les altérations de la parole et le traitement normal de l'information linguistique, pour peu qu'on fasse des hypothèses réalistes sur ce en quoi consiste un tel traitement, et qu'on essaie d'identifier « où » nous devrions localiser le dysfonctionnement, non plus directement dans le cerveau, mais dans le modèle abstrait de son activité, c'est-à-dire, dans l'architecture cognitive correspondante.

I. Dans la première partie du chapitre, la conception de Jackson relative aux aphasies est interprétée comme une tentative, historiquement décisive, visant à corréler directement la physiologie cérébrale à la construction de la phrase. Je soutiens que a) sa principale dette à l'égard de Spencer est la transposition du motif de la « survie des plus aptes » en une nouvelle formule, « survie des états les plus aptes », et que ceci doit nous interdire de comprendre la dissolution jacksonienne comme étant simplement ou seulement opposée à l'évolution : la dissolution comme conception de l'état de maladie est plutôt l'évolution incomplète, en clair, le fonctionnement sub-optimal du cerveau. b) Sa caractérisation du langage normal comme langage « propositionnel » a davantage de rapport avec une conception pragmatique de l'usage du langage qu'avec une approche étroitement linguistique.

II. La seconde partie du chapitre est consacrée au développement récent des modèles de la performance linguistique (par opposition aux modèles de compétence) et à leur application au langage aphasique.  Les points principaux sont les suivants : a) les niveaux de représentation tels que les comprend la recherche psycholinguistique méritent une interprétation réaliste, plutôt qu'instrumentaliste. Par exemple, le fait de produire une phrase a quelque chose à voir avec le fait de savoir tacitement quels en sont les composants authentiques, ce qui montre que la production et l'analyse de la phrase sont étroitement liés ; b) la distinction standard entre compétence et performance est discutée et critiquée dans le contexte de l'expression agrammatique : dans des cas où la connaissance des règles est préservée, mais où la capacité à engendrer de véritables phrases est perdue,  nous pouvons difficilement parler d'une performance défectueuse et d'une compétence intacte ; c) bien souvent, l'expression aphasique ne peut pas être seulement analysée en termes privatifs comme manque, échec,  etc. : certaines erreurs font sens  si nous comprenons que ce qui est en jeu est la réalisation d'une partie de ce que visé par l'intention de communication du locuteur, aux dépens, par exemple, d'un respect strict des règles.

Le troisième chapitre a deux objets : le premier (et principal) est la classification des aphasies ; le second est l'associationnisme neurologique et psychologique.  Les deux sont étroitement liés, parce que a) dans sa décomposition du mécanisme cérébral propre au langage, Wernicke, avec d'autres, a offert une explication de la diversité des syndromes aphasiques qui est fondée sur une thèse associationniste ; et b), lorsqu'elle cherche aujourd'hui à répondre à la question : pourquoi ne peut-on rendre compte des aphasies de manière satisfaisante en se fondant sur des distinctions tranchées (à cause de l'évolution dans le temps des tableaux cliniques, et de la nature « impure » des troubles, qui sont généralement dysphasiques plutôt qu'aphasiques à proprement parler), la recherche cognitive peut trouver quelque aide dans la modélisation connexionniste de l'activité cérébrale, laquelle modélisation a été caractérisée,  de manière quelque peu polémique, comme un néo-associationnisme.  Concernant la classification, le chapitre retrace le déplacement qui va de distinctions physiologiques, privilégiant la perception et la production du mot, à des distinctions linguistiques (Jakobson) et à une prise en compte des altérations qui affectent le syntagme et la phrase. Je passe en revue les objections présentées récemment à l'entreprise taxinomique. En dernier ressort, il semble légitime de considérer la parole aphasique comme une production linguistique qui approxime la production normale, et qui est comme l'image confuse ou altérée de la compétence linguistique initiale, plutôt que le témoignage d'une ignorance acquise.

Le chapitre IV traite de la question de la perception de la parole et de l'aphasie sensorielle ; je suis et j'analyse la progression du second chapitre de Matière et Mémoire, le livre fascinant et problématique de Bergson.

  1. Ce qui pousse Bergson à prendre pour cible les assertions de la neurologie, c'est en particulier le passage dont il est contemporain d'une définition psychique à une définition organique de ce qu'est proprement la mémoire, qu'illustre par exemple le parallèle entre hérédité et mémoire nerveuse (voir Hering).
  2. Pour Bergson le point principal est moins dans ce chapitre la mémoire proprement dite que la question de la perception du sens comme activité, et c'est pour cette raison qu'il rejette une conception matérialiste de la perception du sens et de ses pathologies : plus encore qu'une réduction matérielle de la mémoire psychique, il rejette l'idée d'une catégorisation matérielle des séquences de son douées de signification. En prenant les choses de cette manière, on peut dire qu'il confond abusivement ce que le savoir neuropsychologique (connu de lui) ne sait pas expliquer et ce que le cerveau lui-même ne peut pas faire. Mais en ce cas, au lieu de lire Bergson comme quelqu'un qui montre pourquoi le projet explicatif des neurosciences ne peut aboutir, on peut le lire comme quelqu'un qui spécifie quels sont les défis qui attendent la réalisation d'un tel projet.
  3. Je dresse une série de parallèles entre les concepts bergsoniens et les outils de la recherche psychologique et neurocognitive vivante, privilégiant en particulier  a) la distinction entre les deux voies du système visuel, dorsale et ventrale (qui a une ressemblance étroite avec sa distinction entre reconnaissance automatique et reconnaissance attentive) ; b) la théorie motrice de la perception de la parole proposée par Liberman (qui développe son intuition relative au rôle d'un « schème moteur ») ;  enfin c) les modèles top/down de la perception, qui ne contredisent pas entièrement sa conception de la perception, conçue comme quelque chose que nous faisons, plutôt que quelque chose qui se produit en nous.

Le chapitre V traite des aphasies en demandant quelle conception implicite de  ce que peut être une maladie permet de parler de troubles du langage. Il inclut une partie historique et une partie philosophique.

  1. Bien souvent, la position de Goldstein au sujet des aphasies est simplifiée à l'extrême, comme s'il rejetait à proprement parler (comme Head) les acquis de la neurologie classique. Ce qui fait de lui la figure centrale de la neuropsychologie de la première moitié du XXe siècle est qu'il a entrepris une reconstruction, et non une réfutation, du savoir dont il héritait: prendre en compte les stratégies que mettent en œuvre les patients pour pallier une déficience cognitive et/ou linguistique, ce n'est pas nier que décomposer et localiser sont des stratégies heuristiques légitimes en neuropsychologie, mais les mettre en perspective : l'unité de sens des comportements présuppose la spécialisation fonctionnelle, elle ne l'abolit pas.
  2. Je discute brièvement la théorie biostatistique de la santé de Boorse et sa capacité à offrir une compréhension des aphasies en termes de dysfonction de la capacité linguistique. Je pense que la thèse qui dirait qu'une aphasie équivaut à une dysfonction en un sens biologique strict est trop forte, parce qu'il est après tout loin d'être clair qu'il y ait eu dans le passé évolutif de l'espèce une sélection du langage (selection for) qui permettrait de voir dans sa caractérisation comme adaptation autre chose qu'une hypothèse de travail préliminaire. La mesure propre des aphasies comme troubles est plutôt, indépendamment du scénario évolutif qui peut s'avérer vrai, que le langage est requis comme condition dans l'exercice d'un certain nombre d'activités qui importent à des individus parlants, quelle que soit la manière dont on peut évaluer ou non, dans une perspective biologique, de telles activités.

1. La conclusion générale du livre concerne tout d'abord le type de connaissance que les neurosciences cognitives offrent de la relation entre notre cerveau et ce que nous disons. Je propose une expérience de pensée pour montrer que nous sommes libres de concevoir des créatures linguistiques qui seraient physiquement, très différentes de nous, et que le mieux que peuvent faire ces disciplines est d'énoncer des vérités contingentes. Mais il n'est nulle part écrit que toute explication causale véritable doive inclure l'énoncé de conditions nécessaires.
2. Finalement, que suggèrent les aphasies au sujet de la question philosophique essentielle des relations entre pensée et langage? La réponse pourrait être que ce n'est pas parce que les aphasies ne sont pas des troubles mentaux généraux (relevant de la psychiatrie) qu'elles offrent un argument empirique en faveur de la thèse de l'autonomie mutuelle des processus linguistiques et mentaux.  Au contraire, la recherche récente confirme que les patients aphasiques peuvent échouer dans des tâches non linguistiques, ce qui peut signifier que certaines capacités linguistiques et non linguistiques partagent des conditions communes. Dire cela, c'est dire que les aphasies n'aident pas simplement à identifier les corrélats cérébraux des activités linguistiques, ou à identifier l'architecture de la faculté du langage, comme si nous devions admettre, sans la discuter, l'existence d'une telle « faculté du langage ». Dans la variété de leurs manifestations, les aphasies suggèrent, au-delà de la distinction reçue entre ce qui est linguistique et ce qui ne l'est pas, une manière d'obtenir une forme de décomposition du cerveau et de l'esprit qui serait plus fidèle à leur nature.

[Je remercie Tracy Cooke pour la relecture de cette version du résumé]

Denis Forest
Université Lyon 3 IHPST, Paris
forest@univ-lyon3.fr

 

PUF - Collection 'Pratiques théoriques'
ISBN 9782130551225 - Parution 2006 - Prix 23 €