• Philosophie,
  • Recherche,

Conférence | Peut-on avoir une théorie antifondationaliste de la nature humaine ?

Publié le 2 avril 2019 Mis à jour le 2 avril 2019
S. Madelrieux : Peut-on avoir une théorie antifondationaliste de la nature humaine ?
S. Madelrieux : Peut-on avoir une théorie antifondationaliste de la nature humaine ?

Conférence de Stéphane Madelrieux, Maîtres de conférences HDR à la Faculté de Philosophie de l'Université Jean Moulin Lyon 3. Organisation par le Laboratoire Junior Econes (Écologie : Natures et Expériences) de l'ENS de Lyon.

Intervention de Stéphane Madelrieux intitulée : "Peut-on avoir une théorie antifondationaliste de la nature humaine ? Instinct, intelligence et institution dans le pragmatisme"
W. James & J. Dewey

Présentation par l'intervenant

La question des instincts n'est pas une question secondaire pour un pragmatiste. Elle est d'abord importante théoriquement, parce qu'elle constitue une voie d'entrée pour comprendre l'intersection du pragmatisme et du naturalisme. Si en effet le pragmatisme cherche à définir ou expliquer les phénomènes humains, depuis les concepts psychologiques jusqu'aux valeurs morales et politiques, en termes d'action et si, par ailleurs, le naturalisme consiste à souligner l'absence de discontinuité entre l'humanité et le reste de la nature, alors le problème de leur intersection se pose sous la forme d'une interrogation sur la continuité entre les conduites humaines complexes, intelligentes et socialisées et leurs tendances naturelles à agir. Que l'être humain ait des instincts comme les autres animaux, que de surcroît ses actions intelligentes et socialisées puissent se comprendre comme le développement de tendances naturelles à agir, telle est la double thèse nécessaire à un pragmatisme qui se veut naturaliste.
La redescription de l'être humain comme un être d'abord agissant et doté de tendances innées à agir est en outre importante pour des raisons pratiques, liées à la réforme de l'éducation. Si l'enfant ne présente pas un esprit vide à remplir de l'extérieur, alors « le matériel et le point de départ de toute éducation » (Dewey, 1972, p. 85) sont fournis par ses capacités instinctives à agir, présentes et opérant avant tout apprentissage, et que le pédagogue se doit de connaître pour mieux les orienter.

Du point de vue philosophique néanmoins, le problème que pose cette théorie psychobiologique des instincts réside dans le maintien, à première vue surprenant, de l'idée d'une « nature humaine ». Malgré leurs critiques de l'essentialisme, du fondationalisme et du déterminisme – positions couramment associées à l'idée d'une nature humaine fixe dont on pourrait dériver les principes de la conduite –, les pragmatistes n'entendent pas éliminer purement et simplement l'idée de « nature humaine ». Le problème revient donc à comprendre si et comment leur théorie des instincts permet aux pragmatistes de reconstruire cette idée de nature humaine en la débarrassant de l'essentialisme et du fondationnalisme qui lui sont traditionnellement associés, tout en maintenant une perspective naturaliste sur la compréhension de la conduite humaine. La ligne générale de cette conciliation est à mon sens la suivante : une analyse bien comprise de la naturalité de l'être humain suffit à saper toute tentative de trouver dans la nature humaine la source d'autorité devant fournir les principes de la conduite. C'est au sein même de la théorie des instincts que l'on trouve les ressources pour montrer que la nature humaine ne détermine pas univoquement la conduite. Comme le dit ailleurs Dewey, c'est parce que le pragmatiste est naturaliste qu'il peut être humaniste.

Contact :
Thématiques :
Philosophie; Recherche