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du 7 novembre 2007 au 9 novembre 2007
Colloque organisé par la Faculté des Langues, en collaboration avec la Faculté de Philosophie.
La Russie est souvent présentée comme une terre d'élection de l'irrationnel.Le terme [razoum] correspond aux différentes significations du français « raison » : faculté de discerner, de bien comprendre et juger selon des critères objectifs, avec les mêmes nuances de maîtrise, de clarification et d'universalité. Il s'oppose à « folie », « passions », « absurde », « expérience individuelle ». Il est ce qui distingue l'humain. Avec [oum] - signifiant « esprit », « intelligence » -, il se trouve dans un rapport analogue à nous/dianoia.
Si le terme [razoum] semble avoir absorbé le sens latin et occidental de rationalité, le même mot commençant par une majuscule signifie la Raison divine (la « lumière de la Raison ») - Raison au-delà de la raison, qui rassemble, qui surmonte les dissociations, et donc se rapprocherait de Logos.
On se propose d'examiner la valeur et la place de cette notion aux différentes époques de la culture russe. Quel rôle ont joué les conditions particulières dans lesquelles l'héritage antique et celui des Pères a été reçu, et surtout la langue dans laquelle il s'est transmis (le slavon et non le grec) ? Comment faut-il considérer les tendances « rationalistes » présentes dans l'orthodoxie russe aux premiers siècles ?
Paradoxalement, l'idée de raison, qui s'oppose à celle de révélation, fait son apparition en Russie au XVIIe s. dans les académies de théologie. Tout juste créées, elles enseignent la scolastique, et sont sous influence catholique. Que recouvrent alors exactement cette notion de « razoum », et celle, inséparable, de [prosvechtchénié], qui correspond aux « Lumières » pour la deuxième moitié du XVIIIe s. mais n'a pas de traduction satisfaisante pour les siècles précédents ?
La Russie a été particulièrement réceptive à l'esprit des Lumières, sa classe cultivée a pleinement adhéré au culte de la raison. Quand le désastre décembriste mit un point final à cette époque, l'absurde avait déjà triomphé, l'état autoritaire et bureaucratique imposait une caricature de l'ordre, tandis qu'en littérature le romantisme affirmait les droits de la passion, du rêve, de la fantaisie individuelle. Les grandes démarches critiques s'étaient accomplies à l'extérieur de la culture russe. N'est-ce pas ce qui donna à l'exercice de la raison, rejetée par les autorités hors de l'institution (la philosophie était exclue des universités) une emprise démesurée, incontrôlable ?
Se sacrifier au nom de la raison (l'intérêt bien compris de tous et d'abord de soi-même), c'est le propos de Tchernychevski et de sa théorie, « l'égoïsme rationnel ». Cette attitude, et celle de l'hégélianisme russe, qu'il soit « de gauche » ou « de droite », ne sont-elles pas finalement parentes du stoïcisme ? Ou d'une ascèse de type religieux - renoncement à son moi individuel, dépassement de soi au nom d'un absolu ?
Inversement, si la raison occidentale est parfois considérée comme suspecte en Russie, n'est-ce pas pour ses facultés d'adaptation à la réalité, pour ses accommodements ? Toutes choses qui répugnent à une pensée dont la dimension héroïque est manifeste (chez les poètes, ou, par exemple, dans l'effort d'Oblomov pour arrêter le temps), une pensée qui refuse de pactiser avec les désirs les plus profonds - désir d'immortalité ou désir de bonheur collectif. L'ordre imaginé par les nombreuses utopies, ou mis en œuvre par l'entreprise léniniste de transformation du réel, ne sont-ils rien d'autre que des dévoiements de la raison, qui miment son ordonnance pour basculer dans son contraire ? Inversement, quelle est l'attitude vis-à-vis de cette autre forme de rationalité, le progrès ? Et quelle place pour la raison dans les si nombreuses philosophies de l'histoire élaborées en Russie ? Hegel ou Marx nous donnent-ils les clefs de la « raison » russe ? Ne faut-il pas chercher celle-ci plutôt chez les slavophiles et leurs héritiers, dans les critiques de la pensée occidentale faites par Kiréiévski, Khomiakov ou Vladimir Soloviov ?
Peut-on parler d'une « haine de la raison » chez Dostoïevski ou Léon Chestov ? N'est-ce pas plutôt une volonté de remettre en question ses limites, ou leur caractère intangible, voire de s'affronter à l'impossible (significativement, l'une des principales formules de Léon Chestov est la « lutte pour l'impossible ») ? La raison occidentale, trop assurée d'elle-même et trop à l'aise dans les bornes qu'elle s'est fixées, peut apparaître comme une forme de dogmatisme. A cette tentation du « dernier mot », les penseurs russes ont été dans l'ensemble étrangers. Mais, plus que l'irrationnel, c'est une problématique de la raison qui les inspire : l'importance de Nicolas de Cues pour les philosophes russes du XXe s. ne permet-elle pas d'éclairer ce point ? Et celle de Pascal pour toute la pensée russe moderne ?
Explorer le rapport d'un univers culturel à la raison (on l'a vu récemment avec L'islam et la raison) éclaire à la fois le développement de sa pensée philosophique propre, et son rapport à la pensée occidentale : dans le cas de la Russie, que faut-il penser d'une attitude de rejet souvent constatée ? La pensée russe ne s'est-elle pas plutôt prise au jeu de la raison occidentale, mais en lui imposant de nouvelles exigences ? A ces questions, le colloque projeté voudrait apporter quelques réponses. (F. Lesourd)
Mise à jour : 9 juin 2008 - Publication : 26 septembre 2007